la marée des mots

La régate au-delà  du handicap

A l’occasion de sa cinquième édition, la Marée des Mots projette un documentaire de Thierry Durand. Le réalisateur a suivi l’entraînement et la compétition de handicapés embarqués sur un voilier participant au Tour des ports de la Manche. Cette épreuve a lieu en juillet, chaque année depuis plus de trente ans. De l’aveu même de Thierry Durand, à côtoyer cet équipage encadré par deux éducateurs, son regard a changé. Il en tire une « formidable leçon de vie ».

Laury, Lucien, Kévin, André, Christina travaillent dans des ESAT (Établissements et Services d’Aide par le Travail) gérés par des institutions spécialisées dans le Nord-Cotentin. Ils repassent nos chemises, s’occupent de nos espaces verts, fabriquent les fils de nos box. Habituellement, on leur porte un regard mi-embarrassé, mi-sympathique. Ils sont handicapés mentaux légers, mais capables de travailler.

voile et handicap 3

Cent voiliers

Le soir, ils se retrouvent sur le bateau de 12 mètres de Thierry et Martine et s’entraînent à la régate. Le but est de participer au Tour des Ports de la Manche, épreuve de voile qui regroupe plus de 100 voiliers sur 7 étapes entre les ports du département de la Manche et des îles anglo-normandes au mois de juillet.

Educateurs spécialisés et navigateurs, Thierry Fortin et Martine Préel sont à l’origine de ce projet. Ils veulent faire partager leur passion de la voile et favoriser l’intégration de ces handicapés repérés dans leurs institutions respectives. Il ne s’agit pas seulement de les amener à pratiquer la voile, mais à faire de la régate, le fin du fin de la navigation. Ce qui requiert rigueur, concentration, réactivité, endurance.

Si l’ambition première était « au moins de ne pas finir dernier » selon le skipper Thierry Fortin, au fil des ans le bateau est monté plusieurs fois sur la plus haute marche du podium pour la plus grande joie des équipiers. Mais au final, peu importe la place, c’est avant tout une belle aventure humaine. A voir le bonheur des équipiers de naviguer sur « leur » bateau, d’enchaîner les virements, d’arriver à cette cohésion, ce qui n’est pas une tâche facile pour eux, c’est déjà grand. Une aventure riche en émotions, en partages.

Le plus beau jour

Changer le regard sur le handicap, évidemment. Et la plus belle réussite c’est l’intégration de l’équipage au milieu des autres équipiers aguerris et « normaux ». En suivant les équipiers dans leur environnement personnel et professionnel, puis lors des entraînements et enfin pendant les six jours du Tour des ports, on prend conscience à la fois de la motivation et de l’engagement de ces équipiers particuliers. Mais surtout c’est le plaisir de voir leur bonheur d’être ensemble, d’accomplir un exercice parfois difficile mais au combien gratifiant. De retrouver de l’estime de soi, de pouvoir se dire, « nous aussi, on est capable de faire belles choses ».

La plus belle expression de cette aventure est à attribuer à Kevin :

« Je n’aime pas le regard  des autres sur moi, ça me gêne. Mais quand on a gagné la coupe l’an dernier, c’était le plus beau jour de ma vie, vraiment… »

Dans un premier temps, il pourrait donc s’agir de raconter une histoire sympathique.

Sympathique, parce que c’est le regard que l’on porte généralement sur les handicapés mentaux. Sympathie parfois mêlée de crainte face à ce que l’on ne connaît pas. D’ailleurs, c’est le genre de commentaires qu’ont relevés Thierry Fortin et Martine Préel, la première fois qu’ils ont fait le Tour des Ports en 2006 : « C’est sympa ce que vous faites, de vous occuper d’handicapés !»

« Lors de ma première rencontre avec ces équipiers particuliers, c’est, il faut bien le dire, ce sentiment que j’ai éprouvé, raconte Thierry Durand. Et puis j’ai découvert leur gentillesse, leur sensibilité, leur courage, leur spontanéité, leur humour, bref, leur humanité. Et alors, forcément, le regard change. 

En compétition

« De la même façon, lorsque cet équipage « atypique » s’est mis à gagner plusieurs fois de suite, la sympathie a laissé place à l’admiration mais aussi à la compétition. Pour les autres bateaux du Tour des Ports, c’est devenu l’équipage à battre. Le regard avait changé et le pari d’intégration était amplement gagné. Et étant moi-même régatier, et ayant participé plusieurs fois au Tour des ports, je mesure d’autant plus la difficulté de l’exercice. »

voile handicap 1

« Mais l’ambition du film est ailleurs, ajoute le réalisateur. Lorsque l’on observe dans un premier temps ces équipiers, on peut déceler leur handicap au travers d’intonations, d’attitudes, d’une sensibilité exacerbée. Je souhaite qu’au fur et à mesure du film l’on sente que ces différences s’effacent au profit de vrais moments humains, de joie, de rires, d’émotions. Et j’espère que le spectateur finira par se demander : où est le handicap ?

A l’instar de Thierry Fortin, le skipper-éducateur : « moi je suis un handicapé de l’informatique !, c’est pas mon truc. Quand j’ai un souci sur mon ordinateur, je demande à Kévin (un des équipiers) qui règle mon problème en deux secondes. Cela relativise la notion de handicap ! »

Relations vraies

« Évidemment, il ne s’agit pas de faire un film « à l’eau de rose », poursuit Thierry Durand. Ces personnes ont de vraies difficultés au quotidien, la gestion de l’autonomie n’est pas toujours facile. Leurs histoires sont souvent difficiles, socialement, familialement. C’est ce que font apparaître les interviews dans leurs milieux professionnels et familiaux. Mais la cohésion sur le bateau, la motivation des équipiers, leurs échanges avec les autres équipages à l’arrivée des étapes ne les distinguent plus vraiment des autres.

Juste peut-être des relations plus vraies. Chez eux on ne triche pas.

Juste un peu plus humains ? En tout cas une formidable leçon de vie », conclut Thierry Durand.

  » La régate au delà du handicap » (Défi voile adaptée). 2015. 26 mn – coproduction France Télévisions et Almérie Films. Samedi 1er octobre, auditorium du château, Caen, 11 et 14 h. La deuxième projection est suivie d’un débat avec le réalisateur et un des éducateurs. Entrée libre.

 

Thierry Durand a réalisé depuis  1986, une trentaine de films, reportages et documentaires pour la télévision (France 3, Normandie TV, Seasons, RAI), vidéos institutionnelles et d’entreprises. Plusieurs de ses documentaires ont été sélectionnés dans des festivals nationaux et internationaux. Parmi ses dernières réalisations :  »  Gilles Perrault ou L’écriture comme une arme »  coproduction France Télévisions et F.A.G. Prod – Diffusion France 3, La Case de l’Oncle Doc) ;  » Une pyramide contre la mer  » (coproduction France Télévisions et F.A.G Prod – Diffusion France 3 Pôle Nord-Ouest ;  » La rade la plus belle et la plus sûre du Royaume » (Vauban),
Documentaire historique – coproduction Conseil général de la Manche- Ville de Saint-Vaast – EDF  et F.A.G Prod.

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