la marée des mots

L’ancêtre de Haddock est d’origine anglaise

 

Entretien avec Yves Horeau

Votre premier souvenir de Tintin ?
En 1946, j’ai onze ans et suis opéré de l’appendicite. Une de mes tantes m’offre Le Secret de La Licorne. J’étais déjà féru de BD, ayant lu Benjamin Rabier, Buster Brown, d’autres BD oubliées aujourd’hui comme Yoyo et Yeyette, La Semaine de Suzette, Au Large, Spirou, Zig et Puce, et épisodiquement Les Pieds Nickelés (chez le coiffeur), Coq Hardi, Tarzan… Tout de suite, j’ai compris que c’était un chef d’œuvre. Je n’ai eu alors de cesse que de me procurer par tous les moyens les aventures de Tintin. Des copains m’ont prêté Cœurs Vaillants, quelques albums dont Le Crabe aux pinces d’or. Mes parents se sont pris au jeu. Nous nous sommes abonnés au journal Tintin et avons acheté tous les albums parus . Ma famille est restée abonnée à Tintin jusque dans les années 1970. Ma grand-mère, quand elle eut atteint l’âge de 77 ans écrivit au journal pour lui demander si elle pourrait continuer à le lire chaque semaine. Tintin lui répondit Tintin par l’affirmative en lui précisant que désormais, ce serait gratuit. Elle est morte à 103 ans !

 

Un croquis d’attitude du capitaine Haddock par Hergé. © Hergé-Moulinsart  2017

 

Et du capitaine Haddock ?
Son souvenir se confond avec celui de Tintin dans Le Secret de La Licorne et avec celui du Crabe aux pinces d’or. Je l’appréciais peu, le considérant comme un déséquilibré jusqu’à ce que d’autres récits me fassent changer d’opinion.

On sait combien Hergé et ses collaborateurs se sont appuyés sur une importante documentation pour dessiner les bateaux notamment. Les avez-vous quand même pris en défaut ?
Bien sûr ! Mais ce n’est pas étonnant car Hergé privilégiait sa liberté d’invention, même s’il accordait une grande importance à l’exactitude des détails. Voici quelques erreurs de fond et de détail :
Jamais Rackham le Rouge n’aurait dû défier et encore moins capturer un vaisseau comme La Licorne avec 50 canons et 300 hommes, alors qu’il ne disposait que d’une trentaine de pirates ! Jamais le Chevalier de Hadoque n’aurait dû fuir pour éviter le combat.

© Hergé-Moulinsart 2017

_ La sainte-barbe (soute aux poudres, ndlr) de La Licorne est complètement fantaisiste. La présence de tonneaux de poudre est parfaitement anormale.
_ Le canon de la batterie est mal arrimé et son environnement devrait être peint en rouge sombre.
_ Le pavillon n’est pas assez grand.
_ Il ne devrait pas y avoir de voile de perruche (petite voile la plus haute du mât d’artimon, à l’arrière, ndlr) qui est apparue plus tard dans la Marine royale.
_ La profondeur à l’endroit du naufrage indiquée par Hergé est très largement sous-estimée quand on lit la carte marine.

© Hergé-Moulinsart 2017

_ L’épave de La Licorne est hautement irréaliste. On ne devrait voir que quelques monticules de sable et de la ferraille couverte de concrétions mais certainement pas un squelette de charpente.
_ Il était impossible à Tintin de soulever la poutre dans la crypte de Moulinsart comme il l’a fait.
_ Les ornithologues sont unanimes pour dénier aux perroquets la faculté de se transmettre les paroles qu’ils ont enregistrées…
Je pourrais en citer bien d’autres, mais ce sont des erreurs mineures qui ne peuvent être relevées que par des spécialistes.

Pour ce qui est de La Licorne, le modèle est celui d’un navire de la flotte de Louis XIV. Est-ce qu’on le trouve aussi dans l’album « La Marine » composé de vignettes que l’on doit au crayon de Bob de Moor ?

Vous voulez sans doute parler de l’album Voir et Savoir Histoire de la Marine dans lequel figurent beaucoup de vaisseaux dessinés en effet par Bob de Moor, y compris des vaisseaux du XVIIe siècle, français et étrangers mais pas La Licorne. La Licorne ressemble beaucoup à un vaisseau de l’époque de Louis XIV mais n’est pas conforme aux modèles historiques. Hergé a rétréci sa poupe, a ajouté des « cabanes » sur la dunette (un étage de plus) changé un peu la peinture de la coque etc.

Vous avez dû vous intéresser au travail du maquettiste bruxellois Bernard Liger-Belair, dont La Licorne a été récemment mise en vente aux enchères. Qu’en avez-vous appris ?

C’est surtout le plan de la Licorne dessiné par Liger-Belair qui est une pièce maîtresse des études faites sur la Licorne car ce plan a été utile à Hergé pour vérifier ses dessins et éventuellement les compléter. La maquette, récemment réapparue, lui a été livrée trop tard pour qu’elle puisse vraiment lui être utile mais il a pu s’en servir pour dessiner le vaisseau sous un angle difficile par exemple pour la couverture.

Avant de paraître en album, « Le secret de La Licorne » est paru sous forme de strips dans le quotidien bruxellois, «Le Soir ». © Hergé-Moulinsart  2017.

 

Votre ouvrage s’appelle « Tous les secrets de La Licorne ». Vraiment tous ?

Je crois que tout ce qui concerne le vaisseau a été abordé. J’ai même ajouté des hypothèses qui me sont venues en scrutant les images de l’album et qui peuvent apporter des précisions qu’on n’aperçoit pas à première lecture. Par exemple, je crois pouvoir soutenir que le chevalier de Hadoque n’a pas emporté le trésor dans l’île et que c’est Rackham qui l’a enterré pour pouvoir venir le chercher et ne pas avoir à le partager avec quiconque. Je soutiens aussi que Hadoque est d’origine anglaise et qu’il y a des indices nautiques qui le prouvent.
Si on considère que les secrets sont ceux de l’album et pas seulement du vaisseau, alors là, je dois dire qu’on pourrait se pencher sur d’autres secrets, par exemple :
_ Les Mémoires de Hadoque ne seraient-elles pas un tissu de mensonges ?
_ Nestor est-il complice des frères Loiseau ?
_ La crypte a-t-elle une autre issue pour pouvoir faire entrer tout le bric-à-brac des deux antiquaires autrement que par le minuscule escalier à vis ?
_ Quel est le prénom de G. Loiseau ?
_ Que représente le tableau du bureau des frères Loiseau ?

Voila de quoi nourrir la rencontre prévue, samedi 7 octobre, à 17 h, dans l’auditorium de la bibliothèque Alexis-de-Tocqueville. Avec la participation d’Albert Algoud, auteur du « Dictionnaire amoureux de Hergé » (Ed. Plon).

 

 

 

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